vendredi 27 mai 2016

Marguerite Meller

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Source : Gallica

Au cœur de la nuit, trois coups de feu résonnèrent dans le luxueux Savoy Hôtel de Londres. Lorsque le veilleur de nuit arriva au 4ème étage il découvrit gisant dans le couloir le corps du Prince Ali Kamel Bey, en pyjama, le sang coulant de son visage maculant lentement le sol. Le browning calibre 32 encore fumant ne laissait que peu de doute sur l’origine du drame. Son épouse, la princesse d’origine française Marguerite Meller se tenait à ses côtés, dans un état second.

Âgé de 23 ans, le jeune prince succomba à ses blessures, malgré la diligence des secours. Il fut déclaré mort quelques minutes après son admission à l’hôpital de Charing Cross, décédé des suites d’une balle dans la tête, le 10 juillet 1923.

Transporté au poste de police de Bow Street, Marguerite Meller reconnut être à l’origine des coups de feu, survenu à la suite d’une violente dispute. En attente de son procès pour meurtre, la police londonienne transporta la veuve à la prison d’Holloway. Cette même sinistre citadelle du Nord de Londres qui accueillit Oscar Wilde avant de devenir à partir de 1903 une prison pour femmes. Marguerite Meller sait-elle alors que 6 mois plus tôt, dans la cour centrale de la prison, Edith Thompson fut pendu pour meurtre ?

Inextricablement liés dans ce crime, la double passion des corps et de l’argent rencontre la mort dans un flirt qui sert de fil rouge à toute l’existence de Marguerite Meller. Née Alibert le 12 décembre 1892, sa mère meurt prématurément et son père, modeste clerc de notaire, décède emporté par l’affaire Humbert [1]. Son plus jeune frère périt sous ses yeux à l’âge de 4 ans, écrasé par un camion des messageries du chemin de fer ; les deux autres seront emportés par la guerre.

Malsain paradoxe, car c’est bien cette funèbre hécatombe qui lui permettra d’être recueillie par sa marraine, la femme du notaire Langlois [2], marche nécessaire pour accéder au monde de la haute bourgeoisie.

C’est dans les salons de Madame Langlois qu’elle rencontrera son premier mari, dont elle conservera le nom, Meller, comme pour couper à jamais avec son passé. Il est fils d’un riche négociant en vin de Bordeaux. Elle a 16 ans, il a 40 ans. Venise sera la témoin de leur union, la routine et le goût pour l’indépendance de la jeune femme aura raison de cette belle carte postale. Après sept ans de mariage, elle demande le divorce et obtient, à titre de capital de rentes, une somme de deux cent mille francs.

Elle est belle, jeune et désormais libre de vivre comme bon lui semble. La guerre l’exilera loin des cabarets parisiens et des douces mondanités françaises : de Malte à l’Egypte, elle fera la conquête de Mahommed sultan Pacha, du général turc Cherif-Pacha et du milliardaire Chilien D’Astoreca [3].

La guerre terminée, elle est de retour à Paris. Entre le Fouquet et Ciro, elle collectionne les liaisons, attirant dans son salon du square Thiers le marquis de Breteuil et le très jeune prince de Galles, le futur Edouard VIII, roi éphémère du Royaume Uni [4].

Mais c’est finalement avec le capitaine Charles Laurent qu’elle décide de se marier en secondes noces en avril 1919. A défaut d’un amour sincère, celui-ci est le fils du fondateur des magasins du Louvre ; elle obtiendra à la suite de son divorce une rente annuelle de 36 000 francs-or, ce qui n’est pas une maigre consolation.

Son quotidien se partage alors entre mondanités et soirées bourgeoises, jusqu’à ce qu’elle succombe au charme doré du Prince Ali Kamel Bey. Jeune prince de 23 ans il dispose d’une fortune considérable. Dans sa vie les hommes se suivent et se ressemblent.

Mais malgré son expérience de la vie, Marguerite Meller va très vite se retrouver aux prises avec un homme violent et tyrannique dont les serviteurs se révèlent être des gardes chargés de la surveiller nuit et jour. La jalousie balaye en quelques mois l’amour, à la rancœur succède bientôt la haine, jusqu’à cette nuit tragique de juillet, 6 mois seulement après leur union.

Lorsque le 12 septembre s’ouvre son procès devant la cour centrale criminelle d’Old Bailey, Marguerite Meller sait pouvoir compter sur l’un des plus brillant avocats en la personne de sir Edward Marshall Hall [5], aidé de sir H. Dannett.

Et il faudra bien tout son talent oratoire pour que la corde du bourreau n’entrave pas bientôt sa respiration. Car derrière le fait divers, l’Égypte est bien décidé à obtenir vengeance, le Prince Fahmy étant le frère cadet de Moustapha Kamel, fondateur du parti national égyptien.

Mais lors de cette première journée, le témoignage de son secrétaire particulier, Saïd Enani va ouvrir une brèche pour la défense. Car si Saïd Enani évoque les multiples provocations de la princesse à l’égard du Prince, il doit aussi reconnaître les violences, les humiliations et une sexualité de son employeur que les journaux qualifieront « d’infâme ».

Dès le lendemain, Sir Edward Marshall Hall convoque face aux juges deux mondes que tout oppose : une femme occidentale, élégante, belle et raffinée, mariée à un musulman aux mœurs sexuelles déviantes considérant la femme comme un objet, semblable à l’une de ses nombreuses propriétés foncières. En faisant écho à tous les préjugés de cette Angleterre pré-Victorienne, l’avocat détourne le regard de la cour pour transposer le débat sur le terrain des civilisations.

Mais ce n’est pas que la stratégie de son avocat et la qualité de sa plaidoirie qui vont permettre le 15 septembre à Marguerite Meller d’obtenir l’acquittement.

Ce qu’ignore les jurées et le grand public [6], c’est que quelques mois auparavant, le Major Ernest Bald, confident du futur roi d’Angleterre Edouard VIII, n’ignorant rien de la relation entre l’accusée et ce dernier, a rendu visite dans sa prison à Marguerite Meller. Celle-ci lui a alors remis des lettres de celui qui quelques années plus tôt fut durant 16 mois son amant. Elle avait précieusement conservé ses documents au Caire, où le futur monarque lui disait son amour et s’épanchait avec toute la maladresse de son jeune âge sur son père, le roi Georges V, et sa vision du monde et de la guerre.

Elle ne demanda rien mais lui fit simplement savoir qu’elle était encore en possession de nombreux documents.

La Couronne Britannique envisagea alors le péril qu’il y avait à ce que le nom du futur roi surgisse au procès d’une courtisane. Elle mit en œuvre toute son influence, jusqu’à mettre dans la confidence plusieurs membres du gouvernement afin qu’ils évitent la sentence suprême à Marguerite Meller.

Il faudra moins d’une heure aux jurées pour rendre leur verdict. Que vaut un simulacre de procès d’une querelle amoureuse qui tourne mal face à la perspective d’une crise de la monarchie ? Le 19 septembre lors de son retour à Paris, Marguerite Meller décida de ne pas habiter momentanément son appartement du 67 avenue Henri Martin, et de prendre pension chez une parente, afin d’éviter curieux et journalistes.

Avant de disparaître dans l’anonymat, elle tentera en vain de capter une partie de l’héritage de son mari. Mais le Mehkemeh suprême du Caire [7] lui rappellera que le droit musulman prive l’héritier assassin de tout droit successoral.

Elle mourra à Paris le 2 janvier 1971, à l’âge de 79 ans.

Notes

[1] Vaste escroquerie qui secoua le monde politique et financier à la fin du XIXe siècle et qui amena à la ruine de nombreux banquiers.

[2] Qui est un des acteurs de cette même affaire Humbert.

[3] Funeste destin là encore, il mourra ruiné, assassiné par l’une de ses maîtresses de six balles dans le ventre.

[4] Il régna 326 jours, préférant abdiquer avant son couronnement pour épouser Wallis Simpson, qui avait divorcé de son premier époux et était en instance de divorce avec le second, ce qui n’était pas compatible avec son rôle de roi et chef suprême de l’Eglise d’Angleterre.

[5] Un des plus célèbre avocat anglais, qui avait notamment obtenu l’acquittement de Robert Wood en 1907

[6] Jusqu’à la publication en 2013 du livre de l’ancien juge Andrew Rose, The Prince, the Princess and the Perfect Murder, qui dévoile cette face cachée de l’histoire.

[7] Tribunal de la justice Égyptien.

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